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Peintre du diorama "La bataille de la Meuse"

Alfred Bastien (1873-1955)

 

Alfred Bastien, né en 1873, est le huitième enfant d’une famille modeste, apparemment originaire d’Audenarde/Oudenaarde. Durant son enfance, Bastien est marqué par la perte de sa sœur, Léontine qui se noie dans un étang en 1881 et de son frère, Firmin qui disparaît en 1892. En 1910, sa mère tombe gravement malade et le quitte à son tour. À l’âge de dix-huit ans, Bastien refuse de devenir clerc de notaire comme le destinait son père ; il décide de prendre des cours de dessins à l’Académie des Beaux-Arts de Gand, puis à celle de Bruxelles. De 1891 à 1894, il est l’élève de Jean Portaels, avec qui Bastien développe une profonde amitié et partage sa passion pour les voyages. L’année suivante, en 1895, il est l’élève du sculpteur Jef Lambeaux, qui deviendra également son ami et pour qui il posera à plusieurs reprises. Grâce à l’obtention des prix Donnay (1894) et Godecharle (1897), il bénéficie d’une certaine renommée et effectue de nombreux voyages en Europe (notamment en France, en Espagne ou en Angleterre) et en Afrique (Congo) puis en Inde, au Japon, en Chine et enfin aux Etats-Unis et Canada. En 1898, Bastien se marie avec Georgette Leblanc.

De retour en Belgique, le Gouvernement belge commande à Bastien ainsi qu’à Paul Mathieu, l’édification d’un panorama du Congo destiné à l’exposition universelle de Gand de 1913. Ses voyages en Afrique, son style réaliste et son goût pour les paysages ont pu influencer cette décision. L’œuvre est effectivement exposée à Gand en 1913 et rencontre un grand succès. Des milliers de personnes se déplacent pour la voir. Elle mesure 115 mètres de long sur 13 mètres de haut. Cette toile rend en quelque sorte hommage à la colonisation, mais est surtout une invitation à la découverte du paradis congolais. Le style « Panorama » devient un divertissement populaire que chaque exposition universelle met en exergue. Mêlant peintures et effet de mise en scène, le panorama augure sous plusieurs aspects l’avènement du cinéma.

Lors de l’invasion allemande, en août 1914, Alfred Bastien est trop âgé pour être mobilisé ; il a alors 41 ans. Il s’engage, néanmoins, comme volontaire, dans le 1er bataillon de la garde civique de Bruxelles mais il est démobilisé au mois d’octobre, lorsque les Allemands prennent Bruges. Il émigre aux Pays-Bas, en novembre, puis gagne l’Angleterre. En septembre 1915, il est sur le front et s’engage à nouveau comme volontaire. Incorporé dans un bataillon motocycliste, il est posté à Nieuport où avec d’autres, il aménage une cave, appelée bientôt la « cave des artistes ». Ce groupe d’artistes et d’écrivains compose l’entourage royal durant la guerre. Cette petite « cour » artistique fait l’objet d’une attention particulière de la Reine. Ils reçoivent la double mission de distraire les soldats, à l’arrière du front et de parcourir les lignes belges pour y dessiner l’héroïsme de la défense nationale. Le Roi venait souvent, lui aussi, rendre visite aux artistes ; il suivait de près les esquisses que Bastien réalisait sur l’Yser.

En juin 1916, une section artistique est créée au sein de l’armée belge et est constituée d’une équipe de 26 artistes. Elle a la mission de recueillir une documentation iconographique des faits de guerre et de la vie au front. Les artistes étaient incorporés dans l’armée belge mais ils étaient relativement libres et n’étaient pas assignés à des tâches militaires. Cependant, leurs talents, en tant que peintres du front, sont aussi parfois utilisés pour réaliser des travaux de camouflage.

Alfred Bastien semble exercer une position influente dans ce milieu. Loin des salons et des critiques d’art modernistes, il peut exprimer sans réticence son goût pour la peinture réaliste et son talent de paysagiste. Il bénéficie aussi d’une certaine reconnaissance de la part du couple royal. En août 1917, le Roi Albert lui commande un portrait qui restera le seul exécuté durant la première guerre mondiale, d’après nature. Ce portrait du Roi Albert est unique en son genre car le Roi n’y est pas présenté comme sur les tableaux officiels ;  il pose ici pour Bastien dans une attitude décontractée. Quelques mois plus tard, en novembre, sous l’influence du Roi Albert, Alfred Bastien intègre l’armée canadienne et est chargé de saisir sur la toile les opérations militaires effectuées par les troupes canadiennes.

Une fois la guerre terminée, la tâche de réaliser un gigantesque panorama de la bataille de l’Yser est logiquement confiée à Alfred Bastien par le Roi Albert. Le financement de l’entreprise est assuré par des notables du milieu bancaire, industriel et scientifique ainsi que par le Roi. La toile de 115 mètres de long sur 14 mètres de haut est exposée dans la « rotonde Castellani ». Avec l’aide de ses élèves, Bastien débute ses travaux en 1920 et les termine en mai 1921. La toile rencontre un important succès populaire durant les années d’après-guerre. Elle est ensuite transféré à Ostende, dans un bâtiment expressément construit pour l’accueillir, à partir du milieu des années 1920. Le lieu devient un site touristique majeur durant l’entre-deux-guerres.

En 1922, ayant divorcé de la cantatrice Georgette Leblanc, Bastien épouse Alice Johns, une infirmière anglaise qu’il avait rencontrée en 1921, dans une clinique de Namur, lors d’une grave opération à la jambe.

Le style panorama ne semble pas être trop démodé dans les années 1930. Le panorama du Congo, réalisé en 1911, est de nouveau montré en 1935, lors de l’exposition universelle de Bruxelles au Heysel. Une nouvelle fois, le talent de Bastien est salué par un authentique succès populaire. Cette réussite encourage sans doute l’auteur des panoramas à reprendre le chemin de l’atelier. Devenu directeur de l’Académie de Bruxelles, en 1928, Bastien fait partie de la bonne bourgeoisie de la capitale. Il reste très proche du Palais et il rencontre fréquemment les collaborateurs du Roi. En 1934, il est intégré dans la loge « Les Amis philanthropes ». Deux ans plus tard, en 1936, Bastien réalise son troisième panorama, « La Bataille de la Meuse » qui représente la bataille franco-belge sur la Meuse en août 1914 suite à l’invasion des troupes allemandes sur le territoire belge. Le capital est cette fois trouvé parmi les fournisseurs habituels de Bastien. L’objectif du peintre est aussi de réaliser une excellente affaire commerciale au profit de son rêve de toujours d’acheter une petite maison en Ardenne.

Accessoirement, le panorama constitue également une attraction touristique qui intéresse sa ville d’accueil, Namur. Depuis le début du siècle, la citadelle se présente comme le principal atout de cette ville pour attirer les visiteurs. Dans cette optique, la proposition de Bastien est une véritable aubaine. L’investissement communal se limite à l’octroi d’une concession et à la réalisation de quelques travaux d’aménagement du terrain. Le bâtiment dans lequel est présenté le panorama a été construit à l’emplacement d’un ancien fortin, situé sur les hauteurs de la citadelle, non loin du Théâtre de Verdure, ce qui fait que le visiteur à l’impression d’entrer dans une casemate. Le bâtiment qui fait 53 mètres de longueur et 16 mètres de profondeur a été conçu par l’architecte Léonce Lebrun.

Le diorama est exposé à un mètre sous le niveau du sol. Le spectateur peut ainsi admirer le paysage depuis un point culminant. Afin d’accentuer l’effet de perspective, l’avant-plan y occupe une place très importante de manière à ce que le public se trouve tout le temps à plus de 10 mètres de la toile. Une série d’avant-plans sont aménagés tels qu’une maquette en relief de soldats réalisée par Bastien, un canon de l’armée, une motocyclette, une carriole et un arbre en trompe- l’oeil, des ballots de pailles, un tas de gravats avec un rocher, etc. Ces avant-plans sont destinés à valoriser le diorama, à le rendre plus spectaculaire, à plonger le spectateur dans une troisième dimension proche du cinéma en relief. De plus, le diorama possède deux toiles supplémentairesmises en avant-plan et qui représentent : le massacre de civils à Dinant et la prise du fort de Douaumont (près de Verdun).

Le défi de Bastien est de représenter en une toile plusieurs jours de combats, ce qui n’est pas chose aisée. Le succès de Bastien des années 20 semble n’être plus qu’un souvenir bien lointain. Ses panoramas ne lui rapportent pratiquement plus rien à présent. En 1936, lorsque le peintre entame son travail, le phénomène du panorama est en bout de course.

Durant la seconde guerre mondiale, les œuvres monumentales de Bastien sont soumises aux aléas de la guerre. Le « Panorama de la Meuse » est abîmé lors de l’invasion allemande. Les panneaux illustrant les fusillades de Dinant sont lacérés ainsi que quelques éléments en carton constituant l’avant-scène du gigantesque tableau. Les Allemands décapitent aussi tous les personnages composant le groupe figurant le général Michel, commandant de la forteresse de Namur et son état-major marchant à la tête des troupes en retraite. La toile est roulée et entreposée dans le Théâtre de Verdure durant l’époque de l’occupation. Quant au « Panorama de l’Yser », son sort est encore plus tragique. Le bâtiment qui abrite cette toile immense depuis le milieu des années 1920 est victime de plusieurs bombardements en 1940. Au mois de septembre, la société qui avait été constituée pour la gestion financière de l’entreprise est dissoute.

Durant la guerre, Bastien devient un habitué du Palais Royal grâce au Prince Charles dont il est le proche collaborateur. À la Libération, le prince Charles est nommé Régent du royaume pendant que son frère est emmené en captivité en Allemagne. Il le reste jusqu’à l’issue de la question royale, en août 1950, quand Léopold III, revenu en Belgique, est contraint d’abdiquer en faveur de son fils Baudouin. Durant cette période, les liens entre Bastien et le prince se resserrent encore. Le premier devient même le professeur de peinture du second. Il dispose d’un atelier personnel au cœur du palais royal. Il recueille très souvent les confidences du régent, très isolé au sein de la famille royale. Cette proximité avec le palais ouvre de nouvelles portes à Alfred Bastien. Celui-ci est élu à la classe des Beaux-Arts de l’Académie royale de Belgique en 1945, mais il n’a pas beaucoup d’estime pour cette institution. Il provoque la surprise de son entourage, en janvier 1946, lorsqu’il se présente aux élections législatives, sur la liste du parti communiste. Bastien est élu de justesse et il entre au Sénat au printemps 1946, sans aucun enthousiasme.

Quant aux panoramas de Bastien, ils se trouvent, tous les trois, dans une situation délicate. En décembre 1947, la société du « panorama de la Meuse » est liquidée tandis que le bâtiment qui accueillait celui de l’Yser à Ostende est menacé de démolition. La toile du Congo est toujours enroulée dans les réserves du Musée de Tervuren. Heureusement, en 1950, le Musée de l’Armée décide de récupérer l’œuvre monumentale du Panorama de l’Yser. Au printemps 1952, l’administration communale de Namur cède le « panorama de la Meuse » au Musée de l’Armée. Sa présentation est prévue pour l’année 1954. Elle n’aura jamais lieu.

Alfred Bastien meurt le 7 juin 1955. Son panorama de l’Yser est décroché des murs d’exposition du Musée de l’Armée en 1980. Il rejoint, en morceaux, les deux autres œuvres de grande dimension, laissées par Bastien, dans les caves du Cinquantenaire. Celles-ci les conservent heureusement pendant des décennies. À l’aube du 21ème siècle, de nouveaux projets naissent pour les ramener à la lumière, comme ce projet de web-documentaire pour le diorama sur « Les batailles de la Meuse ». 

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