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"Papa avait la tête presque emportée ; mon frère avait la poitrine déchirée, et ma sœur avait le crâne ouvert !"

Félix Bourdon, survivant de la fusillade collective au Rocher Bayard

Dinant, 23 août, Félix Bourdon, est le seul survivant de sa famille de la fusillade collective du mur Bourdon exécutée par les troupes allemandes sur les civils sans aucune distinction de sexe ou d’âge. Félix Bourdon décrit cet événement tragique qui lui coûta la perte de ses parents, de son frère et de sa sœur : « (…) Vers 15h30, nous entendons soudain un bruit formidable. C’est toute une armée qui dévale par la route du Froidvau, et les soldats, arrivés devans les maisons, font sauter les fenêtres et enfoncent brutalement les portes. Ils entrent chez nous et pénètrent dans la cuisine où nous nous tenions. Ils nous demandent si nous n’avons pas d’armes. Nous répondons que toutes les armes ont été déposées à l’hôtel de ville. Ils ne se contentent pas de cette affirmation et se mettent à chercher partout, à fouiller dans tous les coins, montant jusqu’au grenier et descendant dans les caves. Ils ne trouvent évidemment rien. Entre-temps le pillage a déjà commencé. Dix minutes après leur arrivée, les soldats font sortir tous les hommes et les conduisent de l’autre côté de la rue. Là, un officier me dévisage et me fait signe de rentrer ; il me trouvait probablement trop jeune, je n’avais que 15 ans. Mon frère Henri, qui en avait 17, reçut le même ordre. Ils exigent alors de moi que je leur montre où se trouvent toutes les marchandises et les provisions. Ils réquisitionnent impérieusement chocolat, genièvre, vin, sucre, café, etc. C’est toujours sous la menace de la baïonnette que je dois leur procurer tout ce qu’ils demandent, et au fur et à mesure que je satisfais leurs exigences, ils emportent les marchandises et les chargent sur des chariots. (…). Bientôt après, on nous oblige à sortir, femmes et enfants, et on nous dispose sur le trottoir. Ma tante, que les soldats trouvèrent cachée dans une armoire à l’étage, fut brutalisée et, à coups de crosse et de poing, amenée près de nous. (…) Sur ces entrefaites, les hommes reviennent du Froidvau et on nous réunit à eux. Tous, hommes, femmes et enfants, sont parqués près de notre maison. J’aperçois soudain mon père, les yeux en feu, boitant et tenant en main un papier qu’il me dit devoir remettre à l’officier. Il me raconte qu’il revient de Neffe, où il a été forcé de se rendre en barquette pour dire aux civils de ne plus tirer – comme si c’étaient des civils qui tiraient ! On lui avait accordé une demi-heure pour faire son expédition, aller-retour, et, ce laps de temps écoulé, s’il n’était pas rentré, tous les siens étaient passés par les armes. Il ajoute qu’au retour, dans la traversée de la Meuse, les Allemands ont tiré sur lui, et qu’une balle lui a traversé la jambe. (…). Entre-temps, les pontonniers avaient commencé la construction d’un pont de bateaux. Un officier à cheval, parlant très correctement le français, vient alors nous dire : « Si les Français tirent encore, vous êtes tous fusillés ! Vous passerez les premiers sur le pont et si on tire un coup de fusil, vous êtes morts ! ». À ces paroles, tout le monde fut consterné et ma sœur Jeanne, déjà souffrante, s’évanouit. Il pouvait être environ 17 heures. Les Allemands nous font alors mettre en rang, quatre par quatre, avec ordre d’avancer. (…) Ce doit être à ce moment que débarquèrent des civils de Neffe que les Allemands avaient fait traverser la Meuse. Que se passa-t-il alors au juste ? Nul, je crois, ne saurait le dire. Nous entendîmes des coups de feu tirés près de nous. Instinctivement, je me couchai par terre, ma sœur en fit autant. Mon frère Henri venait cependant d’être atteint par une balle : il gesticulait et criait éperdument. Alors qu’un officier s’approcha de nous, nous adressa quelques pariles que je ne me rappelle plus, et nous poussa à coups de crosse de l’autre côté de la rue, le long du mur du jardin. Ce fut une bousculade épouvantable : on se serrait les uns contre les autres, affolés, surexcités. Une femme, que je ne connaissais pas, devenue comme folle, se précipita sur moi et me mordit gravement à la lèvre. Je restai quinze jours sans pouvoir manger des aliments chauds. Je vis les soldats charger leurs fusils et s’apprêter à tirer. Alors que les autres étaient encore debout, je me laissais tomber par terre et, à peine couché sur le sol, j’entendis les balles siffler et pleuvoir autour de nous. Aussitôt je sentis des corps lourdement retomber sur moi. Un d’abord, puis deux, puis trois. On criait, on pleurait, on gémissait, et dans tout ce tumulte j’ai distingué des voix de petits enfants. Pendant ce temps, les soldats chantaient… (…). Quelque temps après la première salve, de nouveaux coups de feu furent tirés, et cette fois encore, je ne fus pas atteint. Désormais, je n’entendis presque plus crier, sauf de temps en temps un petit enfant qui appelait sa maman ! (…) J’aperçus alors un officier qui promenait lentement sur le tas des victimes une lanterne sourde, et, quand il voyait quelqu’un remuer encore, il l’achevait d’un coup de revolver. (…) Finalement, n’y tenant plus, les quelques survivants qui pouvaient communiquer entre eux, décidèrent de se relever, préférant être tués maintenant que plus tard. Nous nous assîmes sur le monceau de cadavres. Un officier nous fit signe de nous relever et d’approcher. Alors les soldats nous fouillèrent minutieusement. Puis avec une dureté atroce, ils nous lièrent les mains derrière le dos, par groupe de deux. (…) Le jour ne tard pas à paraître, et vers 7 ou 8 heures, on coupa nos liens et on nous intima l’ordre d’enterrer les morts. Une grande fosse avait été creusée dans le jardin d’Auguste Bourdon (…). Quand j’aperçus le corps de maman, je me sentis faiblir et je m’appuyai contre le mur, mais un coup de crosse me força à reprendre la lugubre besogne. Je n’ai pu constater où ma mère avait été atteinte par les balles. Je vis de même papa, mon frère Henri et ma sœur Jeanne. Papa avait la tête presque emportée ; mon frère avait la poitrine déchirée, et ma sœur avait le crâne ouvert ! »

(Témoignage recueilli par le Chanoine Schmitz et Dom N. Nieuwland dans le cadre de leur collection de Documents pour servir à l'histoire de l'invasion allemande dans les provinces de Namur et de Luxembourg)

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